lundi 1 septembre 2014

Qu’est-ce qu’une "bonne" histoire ?


Qu’est-ce qu’une "bonne" histoire ? (et comment bien faire l’amour)

« Dans le troisième acte, action et tempo doivent augmenter crescendo jusqu’à la résolution de l’histoire. Une fois qu’elle arrive, le film est fini, ne vous attardez surtout pas. »
Billy Wilder

La structure de base d’une bonne histoire est presque toujours la même :

On interpelle le lecteur, on lui propose une intrigue, une question, une énigme,
on complique l’affaire, on l’embrouille, on lui propose des fausses pistes, des rebondissements, on l’intrigue à nouveau par quelques questions supplémentaires, on répond à certaines tout en en laissant d’autres en suspens.
puis on lui donne (presque) toutes les solutions. Des solutions si possible étonnantes et/ou amusantes. Pourquoi ("presque") ? Pour donner au lecteur l’occasion de continuer à réfléchir, même après sa lecture.
Au fond, il s’agit de suivre la même démarche que pour faire l’amour : on excite, on joue un peu pour faire monter la tension, on excite à nouveau, puis on libère en provoquant un orgasme dont l’intensité dépend directement de la tension que l’on aura réussi à provoquer, soit par l’excitation, soit par le jeu. La réussite de l’opération repose sur un équilibre extrêmement subtil entre la satisfaction et la frustration. Plus on est proche d’une réussite spectaculaire et plus le risque d’énerver et de décevoir est important. Si l’on VISE un plaisir intense, il faut avoir de l’audace et être capable de prendre des risques. Mais l’on peut aussi faire ça tout tranquillement et donner une satisfaction moins intense, mais diablement réconfortante et parfois plus profonde.

Savoir s’intéresser à la fois à son propre plaisir et à celui de son partenaire est une condition primordiale pour réussir son affaire.

Je reviens à la construction de l’histoire pour vous en proposer un schéma plus détaillé :

La situation initiale : on pose le contexte, le décor et les personnages.
Le conflit : on crée une tension en décrivant un conflit entre certains personnages, ou entre certains personnages et une organisation.
Les complications : la situation initiale, qui était déjà problématique, se complique encore. Le conflit s’envenime.
Le point culminant : on amène la situation au bord de l’explosion et la tension à son extrême.
Le suspens : alors qu’on est au bord d’une catastrophe aussi terrifiante qu’imminente, on maintient le lecteur en suspens, on tergiverse, on envisage des solutions désespérées. Bref, on joue (au risque d’énerver).
Le dénouement (la catharsis) : une solution inattendue vient résoudre la situation. Ou alors la catastrophe attendue a lieu. Dans tous les cas, la tension retombe brutalement et se "dénoue".
La conclusion (souvent proposée sous la forme d’un épilogue) : on propose une sorte de morale à tout ce qui vient de se passer.

Le versant sentimental de l’histoire

« J’ai tout d’abord pensé que la chose la plus importante était le talent. Je pense à présent que (…) ce qui importe est la capacité à prendre du recul. Il faut réfléchir et méditer sans cesse sur une seule question : pourquoi l’homme fait-il ce qu’il fait ? Si vous avez cette faculté, alors je ne pense pas que le fait d’avoir du talent ou non fasse la moindre différence. »
William Faulkner

Si vous analysez les dix plus grands best-sellers de cette année (en romans), mais aussi ceux des dix années précédentes, vous constaterez que les personnages ont des relations affectives extrêmement fortes entre eux (qu’il s’agisse de haine, d’amour ou d’amitié). Cette tendance s’est nettement renforcée dans les romans contemporains, même si elle était déjà très présente dans les plus grands classiques de la littérature.

Sans avoir forcément l’envie d’écrire un nouvel opus de la bibliothèque rose, il faut bien admettre que les sentiments occupent une place fondamentale dans notre vie quotidienne (souvent bien plus grande que nous ne sommes prêts à le reconnaître) et qu’ils guident la plus grande partie de nos actes et de nos pensées.

Lorsqu’un récit est trop rectiligne, quand les personnages s’y comportent comme des marionnettes, des robots qui s’agitent dans le seul but de faire avancer l’histoire ; si l’on ne ressent pas leurs émotions, leurs doutes, leurs peurs, leurs espoirs, leur libido et leur faiblesse humaine, ce récit ne reflète pas la réalité et s’avère souvent ennuyeux. La meilleure intrigue du monde ne saurait rattraper cette lacune.

Pour chacune de leurs pensées, pour chacun de leurs actes, demandez-vous toujours qu’est-ce qui pousse (vraiment) vos personnages.

Les deux erreurs les plus classiques consistent :

à les faire agir uniquement parce que cela permet de faire avancer l’histoire,
à les faire agir selon un schéma logique et cohérent, comme s’ils étaient capables d’orchestrer leurs actes en fonction de ce qu’ils veulent ou de ce qu’ils pensent. Mais qui, dans la vie réelle, agit de cette façon ?
Avant même de construire une intrigue et une histoire époustouflantes de complexité, il est intéressant de construire une trame sentimentale et émotionnelle qui servira de motivation réelle aux personnages. Les motivations qu’ils afficheront alors à travers leurs dialogues ressortiront pour ce qu’elles sont : des illusions qu’ils se donnent, pour tenter de se convaincre qu’ils sont des êtres raisonnables et réfléchis (ce qui n’est évidemment le cas de personne). Et le lecteur se régalera de constater leurs contradictions et leurs conflits intérieurs.

On peut voir cette trame sentimentale comme une histoire dans l’histoire. Elle peut suivre le même schéma que celui proposé dans le paragraphe « Qu’est-ce qu’une "bonne" histoire ». Et au-delà de cette trame invisible qui sera générale au groupe d’humains que l’histoire met en scène, ce travail doit s’appliquer chaque personnage, à chacune des tranches de vie qui seront racontées. Les critiques diront alors du livre en question qu’il met en scène avec un réalisme confondant les destins entremêlés de ses personnages. N’est-ce pas tentant ?

Si vos lecteurs devinent qu’il y a, à travers votre livre, une sorte de partie de cache-cache entre le visible et l’invisible, qu’il y a un ou des messages obscurs à découvrir, dont le sens est aussi riche que celui de votre histoire elle-même, vous avez de solides chances d’en faire des amis inconditionnels et admiratifs.

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