Pourquoi on ne peut plus plagier tranquille
Mis à jour le , publié le
Gilles Bernheim, le grand rabbin de France, le 4 novembre 2012 à Dieulefit (Drôme). Il a avoué avoir plagié un ouvrage dans son dernier livre, « Quarante méditations juives ».(JEFF PACHOUD / AFP)



Le copier-coller dépasse le simple cadre de la classe de sixième. Deux récents cas viennent de le démontrer. Le week-end dernier, Patrick Buisson, ancien conseiller deNicolas Sarkozy, a ainsi été accusé d’avoir emprunté les passages d’un livre pour répondre à une interview. Plus tôt, une autre affaire de plagiat a fait beaucoup de bruit : le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, a reconnu avoir copié des propos du philosophe Jean-François Lyotard dans son dernier livre, Quarante méditations juives(Stock). Ces deux affaires révèlent que s’adonner au plagiat devient un exercice périlleux et que passer inaperçu s’avère moins aisé que prévu. Pour la simple et bonne raison que…
Les profs aussi connaissent Wikipédia
Fini le temps où vous pouviez pomper votre dissertation en toute tranquillité sur internet. Car aujourd’hui, tout le monde est au courant. Selon une étude publiée en 2012 par le site Compilatio.net, spécialisé dans la détection de plagiats, quatre étudiants sur cinq déclarent avoir recours au copier-coller dans leur copie. Les professeurs sont au courant puisque selon eux, 46% de leurs élèves rendent des devoirs contenant du copier-coller.
Face au phénomène, désormais bien identifié, les profs ont affûté leurs armes : la reprise d’une page de l’encyclopédie en ligne Wikipédia a désormais peu de chances de passer inaperçue, d’autant qu’internet permet de démasquer les petits malins. Pour ce faire, rien de mieux qu’un bon vieux copier-coller… sur Google. D’autres enseignants n’hésitent pas à élaborer des scénarios machiavéliques. Ainsi, en 2012, un professeur de lettres a décidé de « pourrir le web » en modifiant une page de Wikipédia et en infiltrant les forums d’élèves.
Oui, mais… Si vous êtes malin, vous pouvez quand même tenter de cacher vos méfaits. C’est ce qu’a essayé de faire un élève, en avril 2008, raconte le blog Big Browser du Monde. Le jeune homme avait ainsi saboté le contenu de la page Wikipédia du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley afin de dissimuler le fait qu’il ait tout recopié.
Les chasseurs de plagiaires sont déterminés
Comment les emprunts de Gilles Bernheim ont-ils été dévoilés ? Grâce à des internautes déterminés à pointer du doigt les plagiats intempestifs. Comme le relateRue89, c’est le blog Strass de la philosophie qui, le premier, a soulevé des interrogations en publiant deux longs extraits de l’ouvrage de Bernheim et du livre d’entretiens contenant les propos de Lyotard. Leur vigilance, et celle d’autres spécialistes, ont mis au jour les similitudes et poussé le rabbin à avouer les faits. Comme le révèle Le Nouvel Obs, qui dresse leur portrait, de plus en plus de passionnés, souvent universitaires et parfois autodidactes, veillent au grain.
Ces chasseurs de plagiats s’appuient parfois sur des logiciels spécialisés. Mais ceux-ci ne sont pas un passage obligé. Jean-Noël Darde, universitaire spécialiste du plagiat et auteur du blog Archéologie du copier-coller, détaille ainsi ses méthodes dans Libération: « Il y a des indices qui sautent aux yeux : des ruptures de style, des concentrations d’erreurs orthographiques qui côtoient de larges extraits sans faute, des problèmes de cohérence. Un assemblage de copier-coller fait rarement un texte cohérent. »
Oui, mais… Les logiciels peuvent être détournés et ne reconnaissent pas tous les plagiats. De plus, le phénomène reste encore très tabou en France, notamment parmi les universitaires. « Trop souvent, les autorités académiques ignorent les cas signalés », regrette ainsi Jean-Noël Darde dans Le Figaro. « Au scandale du plagiat s’ajoute celui de l’étouffement », déclare de son côté un professeur de l’université de Picardie, cité parMediapart (article payant). Les plagiaires peuvent donc facilement passer entre les mailles du filet, sans essuyer aucune critique.
Un recopiage peut vous coûter cher
Si, en France, le plagiat est parfois passé sous silence, ailleurs en Europe, plagier des œuvres peut coûter très cher. Début février, la ministre de l’Education allemande, Annette Schavan, a ainsi dû démissionner, accusée d’avoir « systématiquement et délibérément » triché en écrivant sa thèse de philosophie, soutenue en 1980. L’université de Düsseldorf lui a retiré son titre de docteur. Cette affaire en rappelle une autre outre-Rhin, racontée par Le Figaro. En 2011, le ministre de la Défense de l’époque, accusé d’avoir plagié sa thèse de doctorat en droit, avait lui aussi dû quitter son poste.
En Hongrie non plus, on ne prend pas le sujet à la légère. En avril 2012, c’est le président Pal Schmitt lui-même qui a dû se retirer après une affaire de ce genre. La presse avait montré que sa thèse relevait, »sur 180 des 215 pages », d’un plagiat de traductions de plusieurs ouvrages.
Oui, mais… Une fois le cas avéré, la procédure n’est pas aisée pour obtenir réparation. Au sein des universités, les sanctions sont assez rares, note ainsi le magazineL’Etudiant. Dans Le Figaro, Michelle Bergadaà, experte du plagiat, renchérit : « Les cas de plagiat doivent être traités par la justice civile. Ce qui implique qu’il y ait un dépôt de plainte réalisé par l’auteur plagié. C’est rarement le cas. »
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«L’ampleur du plagiat, c’est ça la nouveauté»
18 mai 2010 à 00:00
Emprunt. Jean-Noël Darde, universitaire, part en guerre contre les thèses à base de copier-coller.
Par VÉRONIQUE SOULÉ
Avec Internet, le plagiat est devenu un fléau, y compris à l’université. Etudiants et universitaires piochent allégrement, les logiciels anti-plagiat sont dépassés. En 2005, lors d’un jury de soutenance, Jean-Noël Darde, maître de conférences à Paris 8, se retrouve à juger des mémoires plagiés. Devant la passivité de ses pairs, il décide de partir débusquer les plagiats, pour enfin faire bouger les choses. Et en décembre 2009, il lance son blog : Archéologie du copier-coller, sur les traces, en Suisse, de Michelle Bergadaà, professeure à l’université de Genève (1).

Connaît-on le pourcentage des thèses et des mémoires plagiés ?
C’est un phénomène important. L’année 2005-2006, alors que je ne m’intéressais qu’aux mémoires, sur un peu plus de trente, une dizaine étaient problématiques. S’agissant des thèses [de doctorat, ndlr] liées à mon département Hypermédia (associé aux sciences de l’information et de la communication), j’estime que 50% posent des problèmes qui auraient dû être résolus avant leur soutenance. Mais toutes les disciplines sont touchées. Je reçois de nombreux mails de collègues – en mathématiques, en informatique, en histoire médiévale, grammaire latine, etc. Le plus grave, ce sont les effets pervers. Dans un labo où l’on découvre une thèse-plagiat, l’ensemble des thèses se retrouvent dévaluées. Pour me limiter aux deux thèses-plagiat de Paris 8 étudiées dans mon blog, le laboratoire dont elles sont issues a aussi produit des thèses excellentes.
Du coup, certains hésitent à briser la loi du silence : s’ils font état de la tolérance au plagiat de collègues, ce sont leurs propres doctorants qui vont en subir les conséquences. C’est pourquoi je distingue le silence complice – de l’universitaire que le plagiat n’indigne pas – du silence contraint – de celui qu’il indigne mais qui n’ose pas en faire état, soit pour protéger ses étudiants, soit pour ne pas en pâtir dans sa carrière. Un jeune collègue m’a envoyé un mail de soutien. Trois semaines plus tard, je le croise et il ne me dit pas un mot. Entre-temps il avait vu que son directeur de thèse était impliqué dans une affaire de plagiat. Or sa carrière dépend de lui. Je le comprends.
Est-il facile de repérer un plagiat ?
Il faut lire et savoir lire. Il y a des indices qui sautent aux yeux : des ruptures de style, des concentrations d’erreurs orthographiques qui côtoient de larges extraits sans faute, des problèmes de cohérence. Un assemblage de copier-coller fait rarement un texte cohérent. Et encore… Un jeune doctorant m’a envoyé son mémoire de master soutenu à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et titré : «Du plagiat universitaire». Dans ce travail brillant et parfois drôle, il prévient en introduction que son chapitre 2 – intitulé «Une histoire du plagiat universitaire» – est entièrement plagié. Il en donne les clés, c’est-à-dire les sources, dans un chapitre ultérieur. J’ai reconnu quelques textes. Mais le chapitre était excellent. Les ruptures de style étaient masquées par la cohérence apportée par la chronologie – l’auteur va d’Aristote à Derrida. Il utilise essentiellement du copier-coller, sauf à un moment où il fait un pastiche de Derrida.
A quoi servent les logiciels anti-plagiat ?
Ils sont un excellent outil si on en connaît les limites. Or elles sont importantes. Ce type de logiciel, comme Compilatio.net – le plus utilisé – recommandé par la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, ne repère en effet que les copier-coller stricts. Il suffit de changer un mot dans une séquence pour qu’il devienne aveugle. Il ne repère pas non plus les paraphrases et les traductions. Le doctorant de l’EHESS a fait passer son chapitre plagié au contrôle de Compilatio.net, qui lui a accordé le feu vert et n’a détecté que 9% de plagiat…
Une partie seulement des plagiats que j’ai rencontrés auraient été détectés par Compilatio.net. Je prendrai deux cas. Le premier est le plagiat que j’appelle «en forme de saucière gras-maigre» : à partir d’un seul copier-coller, l’auteur fait deux plagiats séparés, non repérables par le logiciel. Un second type de plagiat qui passe à travers les mailles est celui que j’appelle le «briquet de Darwin». L’auteur a traduit un texte avec le logiciel Alta Vista et a fait un copier-coller. Le problème est qu’à cause de la traduction automatique, il a fait embarquer Darwin pour son voyage aux Galapagos non pas sur le Beagle mais sur le briquet…
L’entreprise qui diffuse Compilatio.net fait la promotion auprès des étudiants d’un autre logiciel, Pompotron. Détourné, il est utilisé pour permettre aux auteurs de mémoires de s’assurer que leurs plagiats passent l’épreuve de Compilatio.net…
Comment expliquer ce phénomène ?
Le plagiat n’est pas nouveau. Un lecteur de mon blog m’a expliqué qu’il travaillait sur des thèses de la fin du XIXe siècle où il avait repéré une succession de plagiats. C’est l’ampleur du phénomène qui est nouvelle. Cela est lié à la facilité d’accès aux sources grâce au numérique et à Internet. C’est aussi favorisé par la «culture du résultat» imbécile que l’on a importée à l’université. Pour améliorer ses scores bibliométriques (le nombre de publications), elle amène des universitaires à vouloir parfois publier à tout prix et par tous les moyens, parfois n’importe quoi.
Comment en venir à bout ?
Il serait très facile par exemple d’organiser dans le secondaire, où les élèves font beaucoup de copier-coller, un enseignement sur les règles et les normes d’emprunt aux travaux des autres. Le référencement d’un texte trouvé sur Internet est le même que pour un imprimé : auteur, date… et pas seulement l’adresse du lien. On ne peut pas passer sa vie à surveiller. Mais on peut établir des règles claires sur les décisions à prendre devant un plagiat repéré a posteriori. Aux Etats-Unis, quand on est pris en flagrant délit, c’est très grave. Sur les sites de toutes les grandes universités américaines et canadiennes, on accorde une place importante au plagiat, avec l’annonce des sanctions. A part quelques exceptions, la France est très en retard.
(1) son site anti-plagiat, ouvert dès 2004, est une référence : Responsable.unige.ch
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Dès le collège, ça pompe énormément
Piller Internet pour préparer un exposé, peaufiner une fiche de lecture ou saupoudrer un commentaire de textes de quelques belles phrases intelligentes est…
SITE CONTRE LE PLAGIAT
Profession chasseurs de plagiat
-
A nouveau un plagiaire fait la une. Rencontre avec de discrets mais tenaces traqueurs du copier-coller dans le monde de l’université et de la recherche.
Mots-clés : université, PLAGIAT, copié-collé

Avec Internet, s’approprier le travail d’autrui est devenu simple comme un clic (Thierry Pons/Toulouse Mag/MaxPPP)

Alors que le plagiat refait parler de lui avec l’affaire Bernheim, il est un univers où le « copier-coller » fait figure de sport national depuis des lustres : la fac. Les étudiants, longtemps protégés par la naïveté technologique de leurs enseignants, ont pu plagier sans encombre. Doucement, universités et écoles s’organisent. Restent les professeurs. Des plagiaires qui se posent souvent en victimes. Pris la main dans le sac, ils hurlent aux méthodes fascistes, au flicage. Comme Louise Peltzer, la présidente de l’université de Polynésie. Contrainte à la démission pour ses « emprunts » notamment à Umberto Eco. Dans une lettre publique, elle écumait contre « les invectives et provocations de certains professeurs… un lynchage médiatique savamment orchestré ».
En réalité, cette retentissante démission doit beaucoup à l’activité discrète, mais efficace, de véritables chasseurs de plagiat, une poignée d’universitaires francophones – côté anglo-saxon garde-fous et outils sont généralisés depuis plusieurs années – en lutte contre ce fléau.
Des combattants de l’ombre
Avec Internet, s’approprier le travail d’autrui est devenu simple comme un clic, mais faire sanctionner les fautifs reste un combat de longue haleine. Ainsi, pour que Louise Peltzer rende son tablier, il aura fallu des mois d’enquête, mobiliser des enseignants, des personnalités etc. Qui sont ces pisteurs de copier-coller ? Des redresseurs de tort à bon compte ? Des chercheurs voulant se faire mousser grâce via une cause croustillante ? Vous n’y êtes pas. Michelle Bergadaa, pionnière et figure de proue de cette lutte n’a rien d’une pétroleuse. Cheveux coupés courts, silhouette dynamique, on devine certes à l’écouter un caractère bien trempé et une solide détermination. Professeur à l’université de Genève, elle explique : « Je n’ai pas choisi de m’intéresser au plagiat, c’est plutôt lui qui m’a choisie. »
Dirigeant une formation sur le webmarketing, Michelle Bergadaa avait évidemment le nez sur Internet et ses nouvelles pratiques. Découvrant que plusieurs de ses étudiants avaient copié tout ou partie de leurs mémoires, mais que la question semblait n’intéresser personne, elle a monté dès 2004 une plate-forme sur le net d’appels à témoignages et contributions auprès des enseignants. Celle-ci fait aujourd’hui référence. Le site qu’elle a créé se dévore comme un roman. On y découvre, dépeintes par le menu les différentes affaires qui ont défrayé la chronique, mais aussi des informations précieuses pour les victimes de plagiat, des outils pour détecter les copier-coller dans les travaux d’étudiants.
Des affaires qui embarrassent
Et si, à l’époque, on ne la prenait pas très au sérieux, aujourd’hui, Michelle Bergadaa ne sait plus où donner de la tête.
Je suis obligée de mettre le holà, sinon, tout mon temps y passerait ! Chaque jour je reçois une dizaine d’appels à l’aide. »
Il lui arrive aussi de recevoir des menaces, des intimidations. Car ces affaires, surtout lorsqu’elles mettent en cause des pontes embarrassent bien le cénacle universitaire : plagiat rime parfois avec mandarinat…
« Mais même lorsqu’il ne s’agit pas directement de chercheurs, ceux-ci sont impliqués. Par exemple, lorsqu’il s’agit de thèses qu’ils ont encadré. Ils ne veulent donc pas de vagues », explique Jean Noël Darde, maître de conférences en sciences de l’information à Paris-8, autre limier de la traque aux fraudeurs. Même cause, même effets :
J’ai découvert par hasard que certains mémoires de DEA et masters avaient été entièrement copiés sur Internet, je me suis heurté à un mur d’indifférence. »
Le site de Jean-Noël Darde est tout aussi savoureux, avec des exemples tordants de traduction automatique dans des copies de travaux en anglais, les rebondissements multiples de différents cas etc. Comme celui de cet universitaire en vue, à la tête d’une chambre du CNU, l’instance en charge du recrutement et des promotions à l’université, là aussi après des mois de traque et de mobilisation d’enseignants chercheurs. Toujours en train de préparer un dossier ou un autre .
On me menace parfois de procès pour diffamation ! Mais je peux prouver tout ce que j’ai écrit et mis en ligne ! »
UNE ETUDE DU PLAGIAT
Note d’intention
Le PRES Université de Lyon a réalisé en 2007 une étude sur les
comportements de documentation de ses étudiants sur Internet. Les
conséquences en matière de plagiat ont plus particulièrement été
observées. A l’issu de cette enquête, une politique de prévention du
plagiat a été adoptée dans certains établissements. 5 ans plus tard,
l’opinion publique semble en général avoir été sensibilisée à ce
phénomène.
Le comportement des étudiants a‐t‐il évolué sur cette même
période ? Les enseignants ont‐ils une image fidèle du comportement
de leurs élèves issus de la génération Y ?
La nouvelle étude que nous proposons ici a plusieurs objectifs :
‐ Mesurer l’évolution des habitudes de travail des élèves depuis
5 ans ;
‐ Observer un possible lien entre évolution des usages d’Internet
et la banalisation du plagiat ;
‐ Confronter la vision que les enseignants ont du comportement
de leurs élèves avec les phénomènes observés.
Un test de paternité s’impose !
« Tout livre est un acte d’enfantement : on le porte en soi, on le mûrit durant le temps de notre vie, et, lorsqu’il vient de naître, nous souhaitons – comme pour l’enfant – qu’il soit porteur de vie. » C’est par ces mots que Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France, débute ses Quarante Méditations juives publiées en 2011 aux éditions Stock.

Cette métaphore liminaire, bien que convenue, rappelle combien la conception, la gestation et même l’accouchement d’une œuvre littéraire ou philosophique sont le fruit d’un travail intense et parfois douloureux. « Tout livre est un acte d’enfantement… ! » Oui ! Mais…, il arrive parfois, à la vue d’un nouveau-né comme à la première lecture d’un livre, que nous ressentions un malaise, le début d’un soupçon, qu’un léger doute nous assaille… ! Et qu’un test de paternité s’impose !
C’est ce test de paternité que je propose de faire passer à deux auteurs par la vingt-sixième méditation de Bernheim comparée à un entretien accordé par Jean-François Lyotard à Elisabeth Weber, le 18 octobre 1991. Voici donc les deux versions assez confondantes pour ainsi dire identiques :
Gilles Bernheim, Quarante méditations juives, 26, « Le aleph », p. 128 Editions Stock, 2011, Paris.
L’histoire que raconte rabbi Mendel de Rymanov concerne la discussion à propos de ce qui, lors de la révélation des Dix Commandements au Sinaï, fut réellement entendu par le peuple d’Israël. Selon les uns, ils entendirent tous la voix divine proférant les Dix Commandements. Selon d’autres, ils n’entendirent que les deux premiers commandements : « Je suis l’Eternel ton Dieu » et : « Tu n’auras pas d’autres dieux à côté de moi. » La puissance de cette expérience aurait excédé les capacités du peuple et Moïse, seul, aurait entendu les huit commandements suivants. Selon le rabbi de Rymanov, cependant, le peuple n’aurait entendu rien d’autre que le aleph par lequel commence le premier mot du Premier Commandement, Anochi, « Je ». Cet aleph n’est en hébreu rien que l’inaudible consonne précédant la voyelle au début d’un mot. C’est, par conséquent, l’élément d’où découle tout son articulé. Entendre le aleph, c’est ne rien entendre, mais en même temps, le aleph constitue le passage à tout langage audible, articulé : le aleph est la racine spirituelle de toutes les autres lettres de l’alphabet. Le aleph pourrait, par conséquent, être appelé le quod du langage. Il annonce toute langue articulée.
Le rabbi de Rymanov considère cet aleph, comme étant quasi inaudible, ce qui, précisément, me paraît caractéristique de la tradition juive, de sa pensée. Quelque chose est, non pas dit, mais annoncé, et il me semble que le aleph est annonciateur puisqu’il est en effet le souffle du début et qu’on ne l’entend pas : d’une certaine façon, le peuple n’a rien entendu, sauf que quelque chose avait été annoncé. Ainsi, peut-être a-t-il entendu le aleph comme annonce, mais le aleph comme phénomène ne s’entend pas. Il y aura une écriture, non une voix.
Dès lors, il importe d’interroger ce qu’on entend par voix. Assurément, il ne s’agit pas d’une voix, au bon et brave sens d’une énonciation orale. Je me demande alors ce que Moïse, lui, a pu entendre. Qui a écrit les Tables ? Là aussi, il y a plusieurs histoires. Les uns disent que c’est Dieu lui-même et qu’Il les a transmises à Moïse tout écrites ; d’autres affirment que c’est Moïse qui les a écrites sous la dictée. Quoi qu’il en soit, il est certain que la Loi sera écrite, et ce fait est important et nouveau. La loi sera écrite, ce qui implique que sera inscrite la lettre qui vaut témoignage du aleph, c’est-à-dire d’une annonce, qui plus est d’une annonce dont le timbre était fortement impérieux. Cependant, le timbre sera absent dans l’écriture elle-même, et l’on aura les pires difficultés, pendant des siècles et même des millénaires de tradition juive, pour arriver à voiser le texte, non seulement les Commandements, mais toute la Torah. C’est ainsi qu’une tradition orale va venir doubler la tradition écrite, avec toutes les difficultés que cela implique. Or ce peuple aura oublié sa langue après les siècles d’exil à Babylone. Il faudra donc voiser la Torah dans une autre langue qui sera l’araméen. La position de la voix fait que le statut ontologique de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, c’est-à-dire la Torah elle-même et les livres annexes, est profondément différent de celui du Nouveau Testament, des Evangiles et des Epîtres. Les Evangiles et les Epîtres sont des rapports écrits de paroles voisées par quelqu’un qui se disait Dieu incarné, Dieu fait homme. Il n’y a pas le problème de la voix dans la tradition chrétienne, mais une simplicité charmante qui ne met pas en doute l’élocution. Alors qu’il y a dans la raison juive un soupçon immense sur ce qui a parlé. Est-ce que même il a parlé, si tout ce qui a été entendu fut l’inaudible aleph ?
Voici donc un peuple muni, en effet, de prescriptions écrites, mais muni également d’une foule de petites histoires, ordinaires et invraisemblables, de pasteurs, de bergers de moutons, de chameaux, d’échanges de femmes, de vols de terrains, d’exodes, de conflits avec les grands empires, de batailles continuelles, et il va falloir que le peuple entende la voix dans ce désordre, qu’il entende le timbre de l’éternel dans le temporel, et « invente » ce qu’il a à faire pour être juste dans cette tempête de circonstances imprévisibles qui s’appelle l’histoire.
Je crois que l’histoire, au sens de l’historicité, commence avec cet aleph et avec le fait qu’il n’est pas audible, qu’il ne dit pas clairement quoi faire. Il y a une historicité qui commence en ceci qu’il va falloir, à chaque fois, coup par coup, trouver où est la loi, décider de ce qu’il faut faire. Car cela n’a pas été dit. Cela a été écrit, mais cette écriture donne toujours lieu à différentes lectures : il s’agit là du Talmud. J’entendrais le aleph comme étant cette touche absolument impalpable dont nous parlions tout à l’heure.
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Questions au Judaïsme, entretiens avec Elisabeth Weber, Jean-François Lyotard, « Devant la loi, après la loi », éditions Desclée de Brouwer, collections « Midrash » dirigé par Gérard Haddad, 1996.
(…) L’histoire que relate Scholem concerne la discussion autour de la question de savoir ce qui, lors de la révélation des Dix Commandements au Sinaï, fut réellement entendu par le peuple d’Israël. Selon les uns, ils entendirent tous la voix divine proférant les Dix Commandements. Selon d’autres, ils n’entendirent que les deux premiers commandements : « Je suis l’Eternel ton Dieu », et « Tu n’auras pas d’autres dieux à côté de moi ». La puissance de cette expérience aurait excédé les capacités du peuple et Moïse seul aurait entendu les huit commandements suivants. Selon le rabbi Mendel de Rymanov, cependant, le peuple n’aurait entendu rien d’autre que le aleph par lequel commence le premier mot du Premier Commandement, Anochi, « Je ». Cet alephn’est en hébreu rien que l’inaudible consonne précédant la voyelle au début d’un mot (analogue au spiritus lenis en grec) : c’est, par conséquent, l’élément d’où découle tout son articulé. Entendre l’aleph, c’est ne rien entendre, mais, en même temps, l’alephconstitue le passage à tout langage audible, articulé : l’aleph est la racine spirituelle de toutes les autres lettres de l’alphabet. L’alephpourrait, par conséquent, être appelé le quoddu langage. (…)
Je verrais cet aleph selon le célèbre rabbi Mendel de Rymanov. Plutôt, si je puis dire, je l’entendrais, cet aleph quasi inaudible, comme, précisément, ce qui me paraît caractéristique de la tradition juive, de sa pensée. Quelque chose, je ne dirais pas, est dit, mais est annoncé, et il me semble quel’aleph est annonciateur puisqu’il est en effet le souffle du début et qu’on n’entend pas : d’une certaine façon, le peuple n’a rien entendu, sauf que quelque chose avait été annoncé. Donc, peut-être a-t-il entendul’aleph comme annonce, mais l’aleph comme phénomène ne s’entend pas. Il y aura une écriture, non une voix. Mais, là aussi, il faut recommencer l’examen de ce qu’on entend par voix. Il n’y aura pas une voix, au bon et brave sens d’une énonciation orale. Je me demande ce que Moïse, lui, a pu entendre. Qui a écrit les Tables ? Là aussi, il y a plusieurs histoires ! Les uns disent : c’est Dieu lui-même et il les à passées à Moïse tout écrites, et d’autres que c’est Moïse qui les a écrites sous la dictée. Quoi qu’il en soit, il est certain que la Loi sera écrite, et cela est très important et très nouveau. La loi sera écrite, donc on aura de la lettre qui vaudra témoignage de l’aleph, c’est-à-dire d’une annonce. D’une annonce dont le timbre était fortement impérieux.
Mais on n’aura pas le timbre dans l’écriture elle-même, et l’on va avoir les pires difficultés pendant des siècles et même des millénaires de tradition juive pour arriver àvoiser le texte, pas seulement les Commandements, mais toute la Torah. Une tradition orale va venir doubler la tradition écrite. Et Dieu sait les difficultés que cela présentera. Ce peuple aura oublié sa langue après les siècles d’exil à Babylone. Il faudra donc voiser la Torah dans une autre langue qui sera l’araméen, etc. La position de la voix fait que le statut ontologique de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, c’est-à-dire la Torah elle-même et les livres annexes, est profondément différent de celui du Nouveau Testament, des Evangiles et des Epîtres. Les Evangiles et les Epîtres sont des rapports écrits de paroles voisées par quelqu’un qui se disait Dieu incarné, un Dieu fait homme. Il n’y a pas le problème de la voix dans la tradition chrétienne, mais une simplicité charmante qui ne met pas en doute l’élocution. Alors qu’il y a dans la raison juive un soupçon immense sur ce qui a parlé. Est-ce que même il a parlé, si tout ce qui a été entendu fut l’inaudible aleph ?
Voici donc un peuple muni, en effet, de prescriptions écrites, mais non moins muni d’une foule de petites histoires, ordinaires et invraisemblables, de pasteurs, de bergers, de moutons, de dromadaires, d’échanges de femmes, de vols de terrains, d’exodes, de conflits avec les grands empires, de batailles continuelles, et il va falloir que le peuple entende la voix dans ce désordre, qu’il entende le timbre de l’éternel dans le temporel, et « invente » ce qu’il a à faire pour être juste dans cette tempête de circonstances imprévisibles qui s’appelle l’histoire.
Je crois que l’histoire au sens de l’historicité commence avec cet aleph et avec le fait qu’il n’est pas audible, qu’il ne dit pas clairement quoi faire. Il y a une historicité qui commence en ceci qu’il va falloir, à chaque fois, coup par coup, trouver où est la loi, décider de ce qu’il faut faire. Car, cela n’a pas été dit ! Cela a été écrit, mais cette écriture donne toujours lieu à différentes lectures : le Talmud. J’entendrais l’aleph comme cette touche absolument impalpable dont nous parlions tout à l’heure. (…)
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Pierre Girardey
L’entretien de Lyotard a été publié également en langue anglaise http://www.jstor.org/discover/10.2307/20686095?uid=3738016&uid=2&uid=4&sid=21101875080761
Tout doit disparaître : de l’avenir pour l’édition numérique...
L’explosion numérique, doublée de l’explosion de la communication, bouscule le monde de l’édition. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais curieusement, plutôt que de chercher à comprendre quels sont les termes et les changements qui vont s’opérer dans les prochaines années, les tenants de titres sont obsédés par les causes de la bousculade et cherchent plutôt à réduire, ou tout du moins à minimiser, de nouveaux risques. Le regard tourné vers le passé et le dos au futur immédiat, les groupes d’édition européens et anglo-saxons espèrent résister et conserver l’intégrité de leurs univers derrière un bouclier juridique obsolète, localisé et impraticable du point de vue planétaire.

Pourtant, cette double explosion ouvre pour tous les acteurs du métier du livre des perspectives sans précédents. C’est peut-être cette caractéristique de nouveauté absolue qui empêche les professionnels installés de réfléchir en termes autres que ceux qu’ils ont eux-mêmes forgés dans un passé relativement lointain. Cette culture professionnelle est au cœur de la viscosité naturelle que le monde de l’édition produit afin de faire fonctionner son activité dans le cadre d’une certain nombre de règles.

Au risque de simplifier mais afin de permettre au plus grand nombre de comprendre les mécanismes élémentaires des métiers du livre, essayons de cerner ensemble (au travers d’éventuels commentaires) les axes du monde de l’édition.
La publication d’un livre s’articule :
— sur la mise en relation d’un auteur et d’un éditeur,
— sur la cession de droits d’exploitations de l’auteur envers l’éditeur,
— sur la production et la commercialisation de l’œuvre de l’auteur auprès d’un groupe identifié (ou non) de lecteurs.
Jusqu’ici, cette chaîne reposait sur une certaine lenteur des échanges. Et même si l’explosion de la communication a précédé l’explosion numérique, une véritable accélération ne s’est produite qu’à partir du moment où les auteurs ont pu accéder à un espace d’exposition public sans le concours direct de l’éditeur.Le tableau ne serait pas complet sans parler de l’édition indépendante (bien qu’il faudrait préciser de qui elle est indépendante). Cette dernière embrasse une myriade d’éditeurs, c’est-à-dire des personnalités, capables de mobiliser du temps, des ressources et des moyens pour publier des textes ou des objets qui les passionnent. Et cela en dehors des circuits de distribution de masse et de leurs règles et techniques de vente. L’édition indépendante se comporte ainsi comme un composant contrariant qui vient apporter le lubrifiant vital et propre à maintenir la viscosité de l’ensemble de la sphère du livre, l’empêchant de sombrer dans une paralysie partielle ou totale.Dès les débuts du Web 2.0, les éditeurs indépendants se sont emparé des outils et ont commencé leurs activités favorites : les expérimentations. Que ce soit pour agréger du talent, des avis, des lectures, des critiques ou encore des participations, les indépendants ont tiré parti de toutes les innovations techniques qui émergeaient. Ils/elles ont également tenté d’intégrer ces outils dans la culture du livre, avec plus ou moins de succès et en combattant toutes sortes de résistances et de conservatismes, confinant parfois à la stupidité. Ils/elles ont souvent payé cher leur indépendance.
La prise en main des médias numériques par les grandes multinationales du secteur a été considérablement plus lente, au point qu’elle n’est toujours pas complètement réalisée à ce jour. Cette lenteur propre aux grands dinosaures d’une époque révolue n’a pas empêché ces mêmes multinationales de s’arroger les services de certain(e)s éditeurs indépendants ou de consultants suffisamment vifs pour devancer et anticiper les changements en cours. Mais une fois englués dans les corporatismes inhérents, ces derniers ont dû poursuivre le combat en multipliant les contraintes et les obstacles.
Ce petit jeu s’est considérablement modifié de par l’intrusion d’acteurs étrangers aux métiers du livre puis l’invasion du secteur par les géants du Web. Il est inutile, dans ce billet, de revenir sur l’impact ni l’histoire de cette invasion, ni sur les multiples réactions épidermiques ou inexistantes qu’elle a générées. Ces brèches ouvertes par les Google, Amazon et consorts, ont créé de multiples opportunités pour des acteurs restés dans l’ombre depuis assez longtemps. C’est ainsi que les bibliothèques, parents pauvres de l’activité du livre, se sont retrouvées sur le devant de la scène, assises sur un tas d’or mais désarmées devant tant de sollicitude. C’est ainsi aussi que les auteurs, les éditeurs et les porteurs de projets se sont également retrouvés observés car susceptibles de démontrer davantage d’indépendance vis-à-vis des cadres traditionnels. C’est ainsi enfin que les anciens prestataires de services des grosses maisons se sont retrouvés à proposer du service à la personne : auteur, éditeur, créateur… et même lecteur !Les seuls à ne pas comprendre réellement les enjeux et à rester à la traîne semblent être une bonne majorité des journalistes qui réfléchissent en termes de gain/perte, émergence/disparition, vainqueur/vaincu. Et s’il est vrai que la période est à la guerre (commerciale et culturelle), les termes et les issues possibles ne se mesurent pas en dommages et en destructions, bien au contraire. Ce qui se joue est la visibilité (et donc l’accès) et l’invisibilité (et donc la détention) des biens et des services liés au livre. Le passage d’une partie des prérogatives traditionnelles dévolues aux maisons d’édition vers le domaine public est le théâtre des opérations.
Le premier des enjeux au centre des combats est la propriété intellectuelle. Conçue à une époque où l’exploitation s’étendait sur une période assez longue de plusieurs générations, les règles et les codes de propriété intellectuelle heurtent de plein fouet les modèles de droits partagés, la gratuité, la réduction radicale des délais d’exploitation, la concurrence accrue en volume et en qualité et à un renouvellement si rapide que personne ne peut plus suivre le rythme. Il apparaît assez clairement que le droit de propriété intellectuelle doit se modifier en profondeur et surtout se négocier à un niveau international en prenant en compte la diversité des usages du public et des formes d’expressions des auteurs.Le deuxième enjeu est la structure de la chaîne de fabrication et de publication du livre. Aujourd’hui, la chaîne du livre est encore pensée selon un modèle linéaire et même romanesque allant de la rédaction de l’œuvre jusqu’à sa publication en librairie. Et bien que les spécialistes du marketing, toujours à l’affût d’un gain plus immédiat, aient introduit des principes de raccourcissement de la chaîne, cela n’a rien à voir avec l’absence de chronologie prédéterminée du web, avec son horizontalité, sa capacité d’interaction ou encore avec la dématérialisation de l’œuvre originale qui peut, tour à tour, se manifester sous la forme du livre, du film, de la BD, du récit interactif, et de bien d’autres encore. Les grandes maisons ne peuvent plus concevoir l’édition comme une agrégation centralisée et concentrée autour de la capacité de diffusion physique du livre, ni comme une extension d’un volant d’activités médiatiques.Ce qui amène tout naturellement au troisième enjeu, celui de définition de la mission de chacun des acteurs dans le monde du livre. Jusque ici le modèle pyramidal traditionnel de la maison d’édition assujettissait l’ensemble des corps de métiers participant à la publication d’une œuvre. Les questions esthétiques et éditoriales s’effaçaient derrière les contraintes techniques et commerciales. La maison d’édition était conçue comme une entreprise industrielle particulière par le type d’objet qu’elle fabriquait. Mais avec l’explosion numérique, la pyramide explose également. Les nombreuses composantes du métiers n’ont plus l’obligation d’être intégrés dans un dispositif traditionnel pour porter des projets d’édition sur lesquels ils pourront eux aussi agréger des talents indépendants et des moyens techniques allégés par la numérisation.Les groupes d’édition vont-ils pour autant disparaître ? C’est très improbable. Cependant, ils vont devoir s’adapter à une grande volatilité des composantes même de la chaîne du livre et sortir du schéma industriel pour entrer très probablement dans un schéma purement financier. Cela n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau sera d’accepter une nouvelle forme de concurrence et une plus grande part de risques. C’est ce à quoi les sociétés de production audiovisuelle sont confrontées depuis plusieurs décennies aussi bien pour la télévision que pour le cinéma et maintenant pour le web. Les sociétés de production audiovisuelles sont devenues des banques d’affaire spécialisées, cédant la place aux professionnels indépendants pour tous les aspects techniques de la production. Il est tout à fait probable que les grandes maisons d’édition européennes suivent ce même chemin, d’autant qu’elles ont à leurs têtes des spécialistes de la finance plutôt que des éditeurs de terrain. Toutefois, ils leur faudra combattre le contre-exemple déplorable de la musique où les majors continuent de s’accrocher à des principes de propriété artistique dépassés et des mécanismes de marché totalement déconnectés de la réalité.Une telle transition permettra aux groupes d’édition actuels de développer leur activité financière et de proposer des modèles d’investissements multiples selon les projets éditoriaux, les talents et les œuvres. Ils devront pour cela abandonner le contrôle qu’ils exercent sur la distribution. Ils pourront prendre exemple sur les majors du cinéma américain ou sur les groupes média japonais, ou encore créer un nouveau type d’acteurs du livre au niveau international.La question est de savoir combien de temps il faudra aux groupes d’édition européens pour comprendre et accepter la nouvelle donne, puis commencer à transformer leur métier. Car la crispation sur des affrontements juridiques ne va pas dans le sens d’une évolution des pratiques du monde de l’édition. La feinte ignorance des courants qui agitent la profession n’est pas non plus un signe encourageant. Enfin, occulter les nombreuses expérimentations du monde des éditeurs indépendants et des nouveaux entrants apparaît comme une politique de l’autruche nuisible à l’image et à la crédibilité des groupes d’édition. Ces stratégies perdantes pourraient finir par entamer durablement et surtout négativement les relations que les groupes d’édition entretiennent avec les créateurs et avec les prescripteurs de leur secteur d’activité.Il est temps pour les groupes d’édition français, et plus généralement européens, de changer de discours et peut-être d’amener de nouvelles idées à une prochaine rencontre internationale. Et pourquoi pas au salon du livre de Paris 2010 qui, jusque ici, ne s’annonce pas sous les meilleures auspices ?
La publication d’un livre s’articule :
— sur la mise en relation d’un auteur et d’un éditeur,
— sur la cession de droits d’exploitations de l’auteur envers l’éditeur,
— sur la production et la commercialisation de l’œuvre de l’auteur auprès d’un groupe identifié (ou non) de lecteurs.
Jusqu’ici, cette chaîne reposait sur une certaine lenteur des échanges. Et même si l’explosion de la communication a précédé l’explosion numérique, une véritable accélération ne s’est produite qu’à partir du moment où les auteurs ont pu accéder à un espace d’exposition public sans le concours direct de l’éditeur.Le tableau ne serait pas complet sans parler de l’édition indépendante (bien qu’il faudrait préciser de qui elle est indépendante). Cette dernière embrasse une myriade d’éditeurs, c’est-à-dire des personnalités, capables de mobiliser du temps, des ressources et des moyens pour publier des textes ou des objets qui les passionnent. Et cela en dehors des circuits de distribution de masse et de leurs règles et techniques de vente. L’édition indépendante se comporte ainsi comme un composant contrariant qui vient apporter le lubrifiant vital et propre à maintenir la viscosité de l’ensemble de la sphère du livre, l’empêchant de sombrer dans une paralysie partielle ou totale.Dès les débuts du Web 2.0, les éditeurs indépendants se sont emparé des outils et ont commencé leurs activités favorites : les expérimentations. Que ce soit pour agréger du talent, des avis, des lectures, des critiques ou encore des participations, les indépendants ont tiré parti de toutes les innovations techniques qui émergeaient. Ils/elles ont également tenté d’intégrer ces outils dans la culture du livre, avec plus ou moins de succès et en combattant toutes sortes de résistances et de conservatismes, confinant parfois à la stupidité. Ils/elles ont souvent payé cher leur indépendance.
La prise en main des médias numériques par les grandes multinationales du secteur a été considérablement plus lente, au point qu’elle n’est toujours pas complètement réalisée à ce jour. Cette lenteur propre aux grands dinosaures d’une époque révolue n’a pas empêché ces mêmes multinationales de s’arroger les services de certain(e)s éditeurs indépendants ou de consultants suffisamment vifs pour devancer et anticiper les changements en cours. Mais une fois englués dans les corporatismes inhérents, ces derniers ont dû poursuivre le combat en multipliant les contraintes et les obstacles.
Ce petit jeu s’est considérablement modifié de par l’intrusion d’acteurs étrangers aux métiers du livre puis l’invasion du secteur par les géants du Web. Il est inutile, dans ce billet, de revenir sur l’impact ni l’histoire de cette invasion, ni sur les multiples réactions épidermiques ou inexistantes qu’elle a générées. Ces brèches ouvertes par les Google, Amazon et consorts, ont créé de multiples opportunités pour des acteurs restés dans l’ombre depuis assez longtemps. C’est ainsi que les bibliothèques, parents pauvres de l’activité du livre, se sont retrouvées sur le devant de la scène, assises sur un tas d’or mais désarmées devant tant de sollicitude. C’est ainsi aussi que les auteurs, les éditeurs et les porteurs de projets se sont également retrouvés observés car susceptibles de démontrer davantage d’indépendance vis-à-vis des cadres traditionnels. C’est ainsi enfin que les anciens prestataires de services des grosses maisons se sont retrouvés à proposer du service à la personne : auteur, éditeur, créateur… et même lecteur !Les seuls à ne pas comprendre réellement les enjeux et à rester à la traîne semblent être une bonne majorité des journalistes qui réfléchissent en termes de gain/perte, émergence/disparition, vainqueur/vaincu. Et s’il est vrai que la période est à la guerre (commerciale et culturelle), les termes et les issues possibles ne se mesurent pas en dommages et en destructions, bien au contraire. Ce qui se joue est la visibilité (et donc l’accès) et l’invisibilité (et donc la détention) des biens et des services liés au livre. Le passage d’une partie des prérogatives traditionnelles dévolues aux maisons d’édition vers le domaine public est le théâtre des opérations.
Le premier des enjeux au centre des combats est la propriété intellectuelle. Conçue à une époque où l’exploitation s’étendait sur une période assez longue de plusieurs générations, les règles et les codes de propriété intellectuelle heurtent de plein fouet les modèles de droits partagés, la gratuité, la réduction radicale des délais d’exploitation, la concurrence accrue en volume et en qualité et à un renouvellement si rapide que personne ne peut plus suivre le rythme. Il apparaît assez clairement que le droit de propriété intellectuelle doit se modifier en profondeur et surtout se négocier à un niveau international en prenant en compte la diversité des usages du public et des formes d’expressions des auteurs.Le deuxième enjeu est la structure de la chaîne de fabrication et de publication du livre. Aujourd’hui, la chaîne du livre est encore pensée selon un modèle linéaire et même romanesque allant de la rédaction de l’œuvre jusqu’à sa publication en librairie. Et bien que les spécialistes du marketing, toujours à l’affût d’un gain plus immédiat, aient introduit des principes de raccourcissement de la chaîne, cela n’a rien à voir avec l’absence de chronologie prédéterminée du web, avec son horizontalité, sa capacité d’interaction ou encore avec la dématérialisation de l’œuvre originale qui peut, tour à tour, se manifester sous la forme du livre, du film, de la BD, du récit interactif, et de bien d’autres encore. Les grandes maisons ne peuvent plus concevoir l’édition comme une agrégation centralisée et concentrée autour de la capacité de diffusion physique du livre, ni comme une extension d’un volant d’activités médiatiques.Ce qui amène tout naturellement au troisième enjeu, celui de définition de la mission de chacun des acteurs dans le monde du livre. Jusque ici le modèle pyramidal traditionnel de la maison d’édition assujettissait l’ensemble des corps de métiers participant à la publication d’une œuvre. Les questions esthétiques et éditoriales s’effaçaient derrière les contraintes techniques et commerciales. La maison d’édition était conçue comme une entreprise industrielle particulière par le type d’objet qu’elle fabriquait. Mais avec l’explosion numérique, la pyramide explose également. Les nombreuses composantes du métiers n’ont plus l’obligation d’être intégrés dans un dispositif traditionnel pour porter des projets d’édition sur lesquels ils pourront eux aussi agréger des talents indépendants et des moyens techniques allégés par la numérisation.Les groupes d’édition vont-ils pour autant disparaître ? C’est très improbable. Cependant, ils vont devoir s’adapter à une grande volatilité des composantes même de la chaîne du livre et sortir du schéma industriel pour entrer très probablement dans un schéma purement financier. Cela n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau sera d’accepter une nouvelle forme de concurrence et une plus grande part de risques. C’est ce à quoi les sociétés de production audiovisuelle sont confrontées depuis plusieurs décennies aussi bien pour la télévision que pour le cinéma et maintenant pour le web. Les sociétés de production audiovisuelles sont devenues des banques d’affaire spécialisées, cédant la place aux professionnels indépendants pour tous les aspects techniques de la production. Il est tout à fait probable que les grandes maisons d’édition européennes suivent ce même chemin, d’autant qu’elles ont à leurs têtes des spécialistes de la finance plutôt que des éditeurs de terrain. Toutefois, ils leur faudra combattre le contre-exemple déplorable de la musique où les majors continuent de s’accrocher à des principes de propriété artistique dépassés et des mécanismes de marché totalement déconnectés de la réalité.Une telle transition permettra aux groupes d’édition actuels de développer leur activité financière et de proposer des modèles d’investissements multiples selon les projets éditoriaux, les talents et les œuvres. Ils devront pour cela abandonner le contrôle qu’ils exercent sur la distribution. Ils pourront prendre exemple sur les majors du cinéma américain ou sur les groupes média japonais, ou encore créer un nouveau type d’acteurs du livre au niveau international.La question est de savoir combien de temps il faudra aux groupes d’édition européens pour comprendre et accepter la nouvelle donne, puis commencer à transformer leur métier. Car la crispation sur des affrontements juridiques ne va pas dans le sens d’une évolution des pratiques du monde de l’édition. La feinte ignorance des courants qui agitent la profession n’est pas non plus un signe encourageant. Enfin, occulter les nombreuses expérimentations du monde des éditeurs indépendants et des nouveaux entrants apparaît comme une politique de l’autruche nuisible à l’image et à la crédibilité des groupes d’édition. Ces stratégies perdantes pourraient finir par entamer durablement et surtout négativement les relations que les groupes d’édition entretiennent avec les créateurs et avec les prescripteurs de leur secteur d’activité.Il est temps pour les groupes d’édition français, et plus généralement européens, de changer de discours et peut-être d’amener de nouvelles idées à une prochaine rencontre internationale. Et pourquoi pas au salon du livre de Paris 2010 qui, jusque ici, ne s’annonce pas sous les meilleures auspices ?
Ce billet est le premier d’une série consacrée aux transformations des métiers du livre. Le premier s’intéresse au rôle des grands groupes d’édition.
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://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/tout-doit-disparaitre-de-l-avenir-62290
mardi 29 septembre 2009 -
mardi 29 septembre 2009 -
Comment se construit le prix d’un livre ?
[INFOGRAPHIE] L’Escale du livre débute à Bordeaux ce vendredi, jusqu’à dimanche. SudOuest.fr s’est penché sur les étapes de fabrication qui expliquent le prix d’un livre

Il n’y a que les auteurs de best-sellers pour recevoir 20% du prix de vente du livre (archives Fabien Cottereau)

Le Salon du livre de Paris, a eu lieu fin mars. Celui de Bordeaux, Escale du livre, se déroule du vendredi 5 au dimanche 7 avril. Entre les deux, plusieurs se sont tenus en Gironde : le Salon du livre jeunesse du Bouscat, les Bulles en Hauts de Garonne à Lormont… L’occasion de se poser une question simple : comment se fixe le prix d’un livre ?
- Un prix unique, quelque soit le point de vente
En France, le prix du livre est fixe, depuis la loi Lang de 1981. « Dans les années 1970, les grandes surfaces comme la Fnac ou Leclerc obtenaient des rabais de 30%. Beaucoup de petites librairies fermaient, rappelle Marie Dunclaux, responsable des formations du Métier du livre à l’IUT – Bordeaux 3. Cette loi visait à les protéger et cela a fonctionné. La France compte un réseau de points de vente des plus denses au monde ». Entre 20 000 et 25 000, selon le Centre national du livre. Dans une petite librairie de quartier comme chez les mastodontes de la vente culturelle, le prix du livre reste donc le même.
- Fixer le prix de vente
Prenons un exemple concret : un ouvrage sorti en avril 2012, Joconde jusqu’à cent et plus si affinités, des éditions du Castor Astral (créées à Bordeaux en 1975). Son prix de vente : 16 euros. Il a été déterminé par la maison d’édition pour répondre à deux questions : « combien faut-il que je vende de livres pour récupérer mon investissement ? A partir de combien de livres vendus je gagne de l’argent ? », explique Marc Torralba, éditeur depuis 30 ans. « On ne fait pas ce métier pour gagner de l’argent, si on rentre dans ses frais c’est déjà bien ! », assure ce professionnel qui est aussi président de l’Association des éditeurs en Aquitaine [1].

- Le tirage
L’auteur, Hervé Le Tellier, est membre de l’OuLiPo. Le Castor Astral produit une littérature exigeante mais « qui a son public. Les deux éditions précédentes de la Joconde se sont bien vendues ». Pour cette réédition revue et augmentée, le tirage a été fixé à 5000 exemplaires. « Et le point mort, c’est-à-dire le seuil à partir duquel on a payé tous nos frais, est à 1600 exemplaires ». Ce point mort aurait été moindre si le papier choisi avait été de moins bonne qualité. Ici, la préférence s’est portée pour la couverture vers du Brossulin, fabriqué par le papetier italien Fedrigoni. Elle imite au toucher la toile d’un peintre, l’illustration qu’elle porte est l’œuvre d’un artiste (à payer aussi par l’éditeur). La couverture a été imprimée à Bordeaux, le reste en Mayenne.
- La diffusion et distribution
Sur ces frais, s’ajoutent la diffusion (présenter aux libraires les publications de l’éditeur et de prévoir des commandes) et ladistribution (l’acte physique et matériel de stocker les livres, les conserver dans de bonnes conditions et les expédier aux libraires en fonction des commandes). Dans le cas de la Joconde, elles sont assurées par la société Volumen. Et ce n’est pas moins de 56% des 16 euros qui lui sont attribués (dans d’autres cas, en moyenne, la distribution prend 15% et la diffusion 10%). Les petites maisons d’édition, faute de moyens, sous-traitent le plus souvent ces deux étapes clés de la chaine du livre.
Etape finale, la librairie. « Selon la longueur du circuit et le nombre d’intermédiaires, le libraire va prendre entre 20 et 40% du prix du livre », indique un commercial des Maisons de la presse.
- Combien reçoit l’auteur ?
Et l’auteur de la Joconde ? Il reçoit 12% du prix de vente (soit 1,92 euros) et des « à-valoir », c’est-à-dire une avance sur les droits d’auteur. Les auteurs de best-sellers reçoivent jusqu’à 20% du prix de vente et s’arment d’agents littéraires pour négocier leurs contrats et les à-valoir qui vont avec. « Cela dépend de la notoriété et non pas de la qualité », regrette Marie Dunclaux depuis l’IUT – Bordeaux 3.
[1] Dans la région Aquitaine, « on dénombre une soixantaine d’éditeurs professionnels ; 100 à 200 structures si on compte les associations ou autres », indique Marc Torralba.

Et le livre numérique ?La loi sur le prix unique du livre numérique est entrée en application en 2011. Elle permet à l’éditeur de fixer le prix du livre numérique qui reste le même quel que soit le canal de vente au public. Même si les frais d’impression et de portage sont inexistants, une nouveauté en numérique ne coûtera que 30% de moins que sa version papier (lire l’article abonnés du Monde).La TVA sur le livre numérique est de 19,6% alors que les TVA sur le livre papier et le livre-audio sont à 5,5%. Ajoutez à cela un usage encore peu important des liseuses en France et vous obtiendrez les grandes raisons pour lesquelles les éditeurs rechignent à se lancer dans le numérique.
Aux Etats-Unis, où il n’y a pas de loi sur le prix unique, un livre numérique peut coûter 20 cents. Les « e-books » représentent environ 20% des livres vendus cette année.
- À lire aussi
- Marie NDiaye fait escale à Bordeaux
- Les librairies organisent la résistance
- L’Escale se découvre en avril
- Sous le chapiteau d’hiver
- Le devoir d’écrivain
- http://www.sudouest.fr/2013/04/06/comment-se-construit-le-prix-d-un-livre-1015743-4608.php#xtor=EPR-260-[Newsletter]-20130406-[zone_info]Publié le 06/04/2013 à 06h12Par Marie Deshayes, SudOuest.fr
Ecrivains, pourquoi (et comment) les maisons d’édition refusent vos livres
Au regard du nombre de décisions prises, la principale activité d’un éditeur n’est pas de publier, mais de refuser de publier. La quête d’un éditeur est souvent très laborieuse, comme certains d’entre vous peuvent en avoir fait l’expérience. C’est le cas de l’auteur Maginhard, qui s’est amusé à compiler sur son blog une centaine de lettres de refus de son manuscrit, avant d’être publié dans une maison d’édition belge.
En moyenne, un seul livre sur 6 000 est publié. Nous avons tenté de comprendre pourquoi un roman était refusé.
Le fonctionnement d’un comité de lecture

Avant la publication, le premier roman devra passer la sélection des comités de lecture (pour les plus grosses maisons d’édition) ou d’un réseau de lecteurs.
Pour les plus petites maisons d’édition, c’est l’éditeur qui reçoit les livres et les sélectionne. C’est le cas d’Alma-Editions, qui publie seulement dix-sept livres par an. Sa directrice littéraire, Catherine Argand, nous a expliqué le cheminement des manuscrits.
Sa maison d’édition peut recevoir jusqu’à cinq livres par jour. Une première sélection des manuscrits se fait par un stagiaire (souvent diplômé d’un master d’édition). Les repêchés sont alors lus par les éditeurs, qui procèdent à un nouvel écrémage.
Lecteurs payés à la pièce
Lorsqu’il existe un comité de lecture, il peut être constitué de cinq à quinze membres, parfois plus. Les lecteurs du comité lisent les livres, les annotent et marquent leur jugement sur une fiche dédiée au roman. Tout y est inscrit : du refus à l’étonnement. Catherine Argand :
« De manière générale, les lecteurs sont payés à la pièce. Ils ont un QCM à remplir au sujet du livre. Par exemple, ils mettent une note à l’action du personnage, la trame de l’histoire, etc. »
En fonction de la taille des maisons d’édition, les membres du comité peuvent se réunir une fois par semaine ou une fois par mois. Durant ces sessions :
« Ils défendent le livre pour lequel ils ont eu un coup de cœur et qu’ils souhaitent voir publié. Si le lecteur a réussi à convaincre les autres lecteurs, on effectue alors une deuxième lecture du livre, puis il passe entre les mains des éditeurs. »
« C’est pas mal, mais plutôt pour Flammarion »
Dans son livre « Petits bonheurs de l’édition » (La Différence), l’auteur Bruno Migdal, lecteur-stagiaire à 42 ans, décrit le service des manuscrits des éditions Grasset. Il relate cet engouement lorsqu’il s’agit de défendre un livre qui a su attirer ses faveurs :
« Mon éditeur estime que c’est pas mal, franchement pas mal (je ne lui apprends donc rien) mais plutôt pour Flammarion ou Julliard ; il ira tout de même jusqu’à le proposer en comité de lecture, où il sera finalement boulé d’un revers de main. »
Catherine Argand n’a jamais véritablement apprécié les comités de lecture. Elle trouve en effet étrange de confier son choix de livre à une personne tierce : « Mon choix ne sera jamais celui d’un autre éditeur. » Tout est une question de goût.
Bien sûr, le point de vue du lecteur entre en compte. Catherine Argand sait qu’il existe une marge d’erreur possible sur ce qui peut être un bon ou un mauvais manuscrit. « C’est la même chose qu’un professeur qui va noter une copie de fac. »
Pour quelles raisons refuse-t-on un livre ?
Selon Catherine Argand, beaucoup d’auteurs se trompent de maison d’édition et confondent trop souvent l’écriture et l’expression :
« Parfois, c’est assez comique ce que l’on peut recevoir par La Poste. Le problème aujourd’hui est qu’il existe trop de gens qui écrivent plutôt qu’ils ne lisent. C’est l’effet Marguerite Duras. »
Pour Catherine Argand, il existe plusieurs raisons qui expliquent le refus d’un livre :
« On ne peut pas publier quelqu’un qui fait l’apologie du crime par exemple, ou qui utilise beaucoup de stéréotypes dans ses romans. Une fois, j’ai pu lire dans un livre : “Sa silhouette de déesse profilait le long du soleil couchant…”Il existe également beaucoup trop de pensées uniques, type : les riches sont méchants et les pauvres sont gentils. Parfois, les livres manquent tout simplement de singularité, d’originalité ou le vocabulaire utilisé est très pauvre. »
« On ne publie que dix livres, le vôtre est le onzième »
Voici différentes raisons avancées par plusieurs maisons d’édition pour justifier le rejet d’un manuscrit :
- le roman « ne correspond pas à la ligne éditoriale de la maison d’édition » ;
- il ne correspond pas aux « critères de qualité requis pour la publication d’un livre : on y note alors l’insuffisante maîtrise d’une écriture, sa banalité, son absence de rythme, de singularité. De trop lourdes maladresses » ;
- il faut qu’il y ait « un consensus autour du livre lu : il faut que quelque chose dans l’histoire du livre accroche les différents membres du comité de lecture » ;
- « certaines maisons d’édition ne publient que dix livres par an », le vôtre était le onzième ;
- l’histoire que vous racontez est passée de mode : certains auteurs pensent que s’ils écrivent un livre avec le même scénario que le best-seller précédent, il sera publié ; c’est faux.
Un éditeur me raconte « qu’après le succès des “Bienveillantes” de Jonathan Littell, on a reçu plein de livres qui avaient le même sujet. Or, ce type de synopsis avait déjà été publié, donc on a décidé de passer à autre chose ». Inutile de copier les confrères donc.
Pour avoir une chance d’être publié, « un écrivain doit avoir une voix. Un romancier, c’est quelqu’un qui aura un autre regard que le vôtre et saura vous surprendre. Il faut une atmosphère dans le roman, une singularité », rappelle Catherine Argand.
Comité de lecture : les copains d’abord
Pointés du doigt par les écrivains qui ne parviennent pas à se faire publier, les membres des comités de lecture ont mauvaise réputation. On leur reproche leur manque de légitimité à lire un livre, on suppose également qu’ils ne lisent pas les livres qu’ils reçoivent. La constitution même de leur comité de lecture apparaît opaque.
Dans son « journal de stage », Bruno Migdal se moque avec gentillesse de ses collègues de travail, eux aussi lecteurs-stagiaires :
« Le premier est entré par l’entremise du fils d’un des éditeurs de la maison, la tante du second exerce chez Gallimard. “
Il y a aussi les livres qui circulent sous le manteau pour qu’ils soient lus avec plus d’attention :
‘Un manuscrit recommandé par Edmonde Charles-Roux, avec un intimidant papier aux armes de l’Académie Goncourt. Le jeune protégé est un éminent spécialiste des relations bilatérales franco-afghanes : à aborder avec discernement, donc.’
Le recrutement des différents membres du comité de lecture a changé. Un éditeur d’une grande maison d’édition parisienne me confie qu’à une certaine époque, ‘ il y avait des journalistes, des écrivains, et d’autres personnes non médiatiques ’ qui pouvaient intégrer le fameux cercle fermé des comités de lecture, ‘juste parce qu’ils avaient un curriculum vitæ très prestigieux’.
Aujourd’hui, on ‘ s’est recentrés ’. Ainsi, pour recruter un membre d’un comité de lecture, on fonctionne désormais par cooptation. Un article de Lexpress.fr s’en était déjà fait l’écho :
‘ On fait plus attention aux connaissances que la personne peut avoir du monde de l’édition, donc on choisira plutôt d’anciens éditeurs, des critiques, et des auteurs qui ont déjà été publiés.’
Réponses à cette discussion

Lien permanent Réponse de Lellouche Annette le 20 août 2012 à 12:32- Finalement, la faute à qui ? Trop de manuscrits à lire, un comité de lecture peu ou mal adapté, du copinage ?L’auto-édition gagne de plus en plus de terrain et pour cause ! Reste entier le problème de la distribution !Heureusement, il nous reste, à nous les pauvres recalés, la générosité des organisateurs de salons et fêtes du livre. Ils nous permettent d’exister. Quel bonheur ! Chaque fois que je le peux je les en remercie, par le biais de mon blog : http://ninanet.vip-blog.com, sur les réseaux sociaux et bien sûr en dernière page de ma saga romanesque. Aujourd’hui encore !

Lien permanent Réponse de SURLEAU GEORGES DANIEL le 20 août 2012 à 14:47- il y a des maisons d’édition qui vous retourne votre manuscrit avec une lettre vous disant que ce n’est pas la peine d’envoyer un manuscrit qu’un directeur recherche pour eux des VIP à éditer . C’est mon cas j’ai eu ce genre de courrier d’une grande maison parisienne . Bien souvent on nous refuse parce que nous ne sommes pas des gangsters connus , des hommes politique connus , ou des vedettes , ou des personnes mêlées à des scandales . La qualité des livres ils s’en moquent car avec les livres de ces gens là ils font du fric et on parle d’eux dans les journaux . Bien souvent nos livres à nous petits auteurs ont plus d’âme et de sincérité de sentiments que ces livres scandales ou les prix du livre . De plus maintenant , nous les petits auteurs avons de plus en plus de mal à avoir des articles dans les journaux si nous ne connaissons pas un journaliste ou quelqu’un qui peut nous avoir une entrée dans un journal , la aussi il faudrait être riche pour pouvoir avoir des articles à gogos . heureusement internet nous fait connaître plus loin ainsi que les salons du livre , les brocantes ou les foires

Lien permanent Réponse de Lellouche Annette le 20 août 2012 à 15:36- Une chose est certaine, le public qui vient nous voir ne s’y trompe pas, il vient chercher la qualité et la fraîcheur de nos écrits. J’ai dédicacé tout récemment dans une « grande surface » littéraire. À ma droite et à ma gauche, il y avait des linéaires de livres de poche avec la promo « 2 livres achetés, le 3ème offert). Je me suis dit comment les gens vont-ils choisir mes livres à 15 euros l’un alors qu’ils pourraient en avoir 3 pour moins que ça, les livres de poche valant en moyenne 6 euros. Eh bien j’ai fait un carton ! Il faut avoir confiance en soi et faire don de soi, à l’écrit comme à l’oral !

Lien permanent Réponse de SURLEAU GEORGES DANIEL le 20 août 2012 à 23:58- Je suis tout à fait d’accord avec vous Annette . Bon courage et bonne réussite à vousbonne journéeCordialement

Lien permanent Réponse de Serge GUEGUEN le 31 août 2012 à 2:28- Bonjour,Je suis surpris qu’à aucun moment vous n’évoquiez la personnalité de l’auteur. En effet, si l’on est un ancien ministre par semple, la publication de son premier roman ne posera pas de problèmes et ce, quelque soit les qualités de ce dernier. Idem pour une star du cinéma ou du journalisme.Je pense que les maisons d’édition sont là pour faire du business, il suffit de regarder les étales des librairies ou des grandes surfaces, 3 livres et bientôt 5 sur le couple présidentiel, autant sur les dernières élections, sans parler des morts (Thierry Rolland).Selon les derniers chiffres publiés dans la presse la rentrée littéraire c’est 600 ouvrages, dont 200 étrangers , et sur les 400 restant 60 nouveaux auteurs. A ce rythme on est pas près de voir se renouveler le genre littéraire.Cordialement.

Lien permanent Réponse de Lellouche Annette le 31 août 2012 à 4:01- Ce matin je déjeunais en regardant la télé parce que « émission littéraire » oblige. La chroniqueuse a reconnu que sur les 600 livres de la rentrée elle n’en a lu durant l’été QUE 32 livres. Alors j’aurais bien aimé lui poser la question : pourquoi CES 32 livres ? Quels ont été SES critères de sélection ? A-t-elle été libre de SON choix ? Je ne voudrais pas, parce que je suis auteur moi-même, faire du mauvais esprit, mais je n’en pense pas moins ! Elle est « télé-commandée » c’est certain ! Et même ! Cela fait un à deux livres par jour à lire, à ce rythme-là c’est certainement une lecture en diagonale. J’ai repensé aux livres qu’en toute naïveté je lui ai envoyés. Ils devaient être noyés du 33e au 600ème ! Pas de chance hein !Quant au renouvellement du genre littéraire, il existe mais sur les petits salons, et les puristes, les « vrais » lecteurs se chargent de nous faire écouler nos stocks. Ils ont une empathie et du respect pour nous très encourageant. C’est exact que lorsque je vends dix livres, la dame télé-commandée pour le télé-achat littéraire en fera vendre dix ou cent fois plus. Mais qu’importe, ces dix livres vendus PAR moi sont une très belle victoire. Un jour, lors d’un salon du livre, une auteur amie m’a dit « ah je suis contente d’avoir trouvé un éditeur, c’est plus confortable ». OK ! Mais elle passe sa vie en dédicaces, comme avant et comme demain, et bien plus que moi ! Alors où est-il ce nouveau confort ? Il est monétaire car elle ne paye pas ses déplacements. Soit ! Mais comme cela coûte à la maison d’éditions … Alors il faut battre la semelle pour rentabiliser. Le serpent qui se mord la queue ! Du reste il faut voir les « stars » qui font la « tête » (et encore je suis très polie), quand ils sont sur les salons !En un mot comme en deux, la publicité fait vendre et en ce qui nous concerne « lire ». Heureusement que de nombreux lecteurs ne se transforment pas en moutons de Panurge !

Lien permanent Réponse de SURLEAU GEORGES DANIEL le 31 août 2012 à 7:17- D’accord sur votre commentaire . Il m’est arrivé sur un salon de me trouver avec une personne qui , à ses dires , vend 10 000 livres par an et qui sur le salon ou j’étais en a vendu que 3 et moi 10 . Il me demanda en voyant le nom de ma maison d’édition comment j’avais fait . Ma réponse a été la suivante : j’accueille toujours chaleureusement mes visiteurs , un mot gentil ,un sourire , on parle du livre et je défends cet ouvrage en restant courtois et souriant . Je vous ai observé , on dirait que vous faites la tête , pas un sourire , strict sévère . Ma maison d’édition est petite , je fais ma promotion par un site internet , mes blogs et les réseaux sociaux . je suis heureux quand mon visiteur m’achète un livre et je n’oublie jamais de le remercier de son achat ou de sa visite s’il n’achète pas .>> Il m’a regardé et a fini par dire vous avez peut-être raison . Oui l’accueil sur le stand est une chose essentielle pour établir le contact et la discussion qui se solde ou non par une vente en généralCordialement

Lien permanent Réponse de Lellouche Annette le 31 août 2012 à 8:55- Le milieu littéraire est quand même un milieu un peu spécial. Parfois le découragement me gagne, non pas parce que je n’ai vendu que 10 ou 30 livres (une fourchette par salon) mais parce que je me dis « c’est ça être auteur ? Secrétaire le jour pour trouver des opportunités de dédicaces, commercial le W.E. et noctambule tous les soirs devant son ordinateur pour écrire ! »Alors oui, certains parlent de galères. Alors oui c’est la galère ! Alors vogue la galère … parce que je le veux bien !
Comment se faire publier…
Un certain nombre d’internautes ou d’amis m’interpellent souvent sur le thème : « mais comment faire pour être publié » ? Le magazine Lire a même consacré un numéro spécial sur le sujet d’où il ressort que, sur les manuscrits qui parviennent à un éditeur, seul une proportion infime aboutirait à un livre en librairie.
Ayant publié 56 livres à ce jour (sans compter les rééditions enrichies comme celle de La Saga des Jeux Vidéo en 2004 ou du Bill Gates en 1998), j’ai une grande réalité sur la sujet et souhaiterais apporter mes conseils en la matière. Ceci constitue mon premier billet sur la question, mais j’en publierais d’autres si la demande se fait sentir.

1. Etre disposé à réécrire La chose que j’aime à dire aux auteurs en herbe, c’est qu’il faut être prêt à réécrire. Réécrire, réécrire, réécrire… Assez souvent, un ami m’adresse un manuscrit et me demande mon opinion. L’histoire est souvent intéressante, l’essai a du mérite. Mais il manque un ingrédient : reformuler tout cela à l’intention d’un lecteur que l’on doit avant tout divertir.
Il faut constamment garder à l’esprit que nous ne sommes pas seuls. L’individu qui va lire un de mes livres va choisir cela alors qu’il est sollicité par bien d’autres plaisirs : visionner l’édition spéciale version longue du Seigneur des Anneaux, tester un nouveau jeu pour la DS de Nintendo, aller faire un tennis, tondre la pelouse, lire le dernier roman de David Lodge, ou même farnienter toute l’après-midi… C’est avec cela que l’on est en (gentille) compétition.
Il faut donc que le roman, l’essai ou autre livre soit mis en forme, avec des phrases qui « sonnent », un découpage des chapitres qui donne envie d’aller de l’avant. La règle essentielle : éviter que l’attention retombe. Je donne souvent un manuscrit à relire à quelques proches avec cette instruction : pourrais-tu m’indiquer les endroits où tu t’ennuies ?. Et je les retravaille impitoyablement quitte à couper…
Qu’en est-il dans le réel ? Les nouveaux auteurs ont souvent une incroyable fierté vis-à-vis de ce qu’ils ont écrit. Je sais ce qu’il en est : je suis passé par là. En d’autres termes, il est facile d’être auto-persuadé que l’on a écrit une oeuvre irréprochable quitte à entonner ultérieurement le fameux refrain : « je suis un génie méconnuuuuuu…. Sniff ! »
Bref, lorsque je dis à un auteur, « c’est pas mal, mais il faudrait que tu réécrives ceci, fasse un redécoupage de cela, etc, » je me fais souvent jeter. Ce qui est terrible, c’est que le plus souvent, la personne a fait lire son manuscrit à deux ou trois potes qui ont « trouvé cela remarquable ». C’est sans doute vrai. Mais pas forcément suffisant pour faire un produit que l’on puisse vendre en librairie et justifiant de mettre en branle l’énorme machine de guerre qu’est la vente d’un livre avec des commerciaux qui sillonnent les librairies de France pour tenter de faire placer votre livre sur les fameuses « piles » que perçoit le quidam qui entre dans l’échoppe…
La réalité du métier, je l’ai appris à la dure, comme journaliste et comme écrivain.
S’il fallait prendre un exemple simple, ce serait celui-ci. Il est peu probable que vous puissiez faire un film à partir de séquences que vous auriez capturées telles quelles sur votre caméscope DV. Même si vous aviez un scénario extraordinaire, il faudrait consacrer des heures au montage. Couper telle scène, tailler dans telle autre, inclure une musique qui augmente l’intensité dramatique pour telle autre, enrichir les bruitages, et probablement tourner à nouveau certaines scènes en modifiant l’angle de vue, etc. En clair : pratiquer un montage. Dans le cadre d’un livre ou d’un écrit, la situation est la même.
La première chose, c’est d’avoir un sujet qui tient la route.
A partir de la fin 1993, j’ai eu droit à une page mensuelle sur le « Cyber » (le terme alors à la mode pour désigner ce qui relevait de la technologie) dans le magazine branché Max. Une page apparemment perdue parmi une centaine d’autres. Un jour, le rédacteur en chef me convie et me met les points sur les « i ». Ce que je lui ai remis est plat, sans envergure… La chose est simple : j’ai un jour, pas plus, pour lui sortir un papier « énorme », quelque chose qui commence déjà à le bluffer lui ! Au pied du mur, j’ai décroché dans la journée un reportage qui décoiffait. Et ainsi pu collaborer au magazine durant 5 ans. A partir de là, j’avais compris la mission : décrocher, mois après mois, des « killer » infos, quelque chose qui fait que l’on ait envie de lire cette page et d’être soufflé. Je crois que nous avons été les premiers en France à parler de thèmes tels que le « spam » et ses dangers (dès l’automne 1994 !), ou des recherches visant à identifier quelqu’un par son odeur !
La deuxième chose, c’est de travailler la mise en forme, le montage…
A la même époque, j’ai également été fort « maltraité » par un éditeur, Vaugirard, lors de la rédaction d’un roman, « Les Banquiers du Temps », finalement publié par Le Choucas. C’est bien simple : la première copie est revenue couverte de commentaires en rouge. Non pas que l’histoire ne tenait pas la route. Mais il fallait reformuler, changer le découpage, accélérer ici, détailler là…. J’ai dû réécrire intégralement l’un des chapitres 4 fois de suite ! Si certains sont intéressés, je peux mettre en ligne certaines de ces versions, que j’ai conservées. Cet exercice a été fructueux. Si un auteur a la chance de se voir proposer cela par un éditeur, en clair « le livre a un potentiel mais il faut le réécrire », qu’il saute dessus. C’est là que cela se passe. Un éditeur a un regard. Il a pour mission de faire que le livre se vende, séduise un public… Il existe des formules éprouvées en la matière, la règle essentielle étant qu’il faut toujours maintenir l’attention émoustillée, que ce soit par l’intrigue ou par la qualité du texte.
Voilà bientôt dix ans que je publie des livres chaque année et je me suis astreint à cette règle. Ecrire, réécrire, réécrire, bonifier… Il m’est arrivé de travailler durant une bonne demi-heure ou même une bonne heure sur deux ou trois phrases. Je me souviens particulièrement d’un passage dans le livre Rock Vibration (2003). Il fallait évoquer le fait que le batteur de REM, Bill Berry était amoureux de Kathy O’Brian, une copine du chanteur Michael Stipe. Dans le texte original, il y avait sans doute des phrases telles que « Bill Berry était amoureux de Kathy O’ Brien. Amie de Michael Stipe, cette fille d’allure hippie prenait plaisir à venir écouter leurs répétitions dans l’église de Saint Mary ». Les faits sans aucune couleur, ni panache. C’était mou, bien que perdu dans un paragraphe. La forme finale a demandé un travail considérable de réécriture :
« Emmitouflée dans ses laines, Kathy O’Brien se laissait bercer par les guitares. Un chevalier servant venait parfois déposer quelques fleurs à ses pieds dénudés. Si ce Bill Berry fréquentait ainsi l’église de Saint Mary, c’est parce qu’il en pinçait pour la Kathleen… »
Cela pourrait paraître « too much », trop romanesque et imagé pour certains. Mais dans le fil de l’histoire, cela coule et participe à ce que la lecture soit une expérience agréable. Le lecteur, il faut le bichonner !
J’ai un autre exemple dans ce même chapitre, où deux phrases simples ont nécessité un long travail de recherche stylistique. Il fallait expliquer que Bill Berry avait craqué pour le jeu de basse de Mike Mills, un type qu’il n’appréciait guère dans le civil… La réécriture a finalement donné ceci :
« Berry avait alors senti son âme pivoter. Quels étaient ces parcours d’araignée sur la façade d’une basse conquise ? Et comme ils s’acoquinaient à merveille avec les hérésies que lui-même assénait sur la peau des toms et caisse claire ! »
Je pourrais citer des tas d’exemples du même type si certains le désirent. D’un bout à l’autre de ce chapitre et du livre entier figurent de tels extraits qui ont demandé un temps énorme…
Quand bien même j’ai publié autant de livres, je réécris toujours aussi intensément, et notamment lorsque l’éditeur me le demande. Dans le cas des Robots, génèse d’un peuple artificiel, lorsque j’ai remis la première mouture du chapitre sur la fiction, je me suis fait souffler dans les bronches ! Et j’ai dû réécrire le chapitre en quasi-totalité, ce qui inclut de creuser de très nombreux aspects. Il faut accepter cette règle du jeu. L’éditeur partage le même enjeu que l’auteur.
A l’autre bout de la chaîne se trouve le roi, celui que l’auteur doit servir : le LECTEUR. Tout doit être mis en oeuvre pour lui faire passer un super moment. Lecteur, nous sommes à ton service !
2. Séduire l’éditeur Dans la mesure où l’éditeur reçoit de nombreux manuscrits, il faut en premier lieu séduire CE LECTEUR. A ce niveau, il va falloir se différencier de la pile de manuscrits et les premiers critères sont assez subjectifs.
Imaginez que vous soyez un critique musical. Vous vous retrouvez devant une pile de CD à écouter, plus que vous n’en avez le temps. Quels seront les critères que vous privilégieriez : la qualité de la pochette, l’originalité du graphisme ou de la photographie, etc.
En d’autres termes, il faut en premier lieu soigner le « look » extérieur de votre manuscrit. Quelques règles simples peuvent jouer ici :
Il importe d’imprimer le livre avec un caractère d’imprimerie agréable à lire, avec un interlignage favorisant une lecture confortable. La chose est vraie même dans le cas où l’éditeur demande à recevoir le manuscrit par Email.
Faire relier un manuscrit n’est pas très coûteux et facilite la vie de l’éditeur. Vous pouvez aussi ajouter une page de titre la plus belle possible, à la fois sobre et stylée.
Lorsque le manuscrit est imprimé, il peut être utile de choisir un très beau papier, un papier qui donne envie d’être « touché ».
Ce sont des petits détails tels que ceux-ci qui peuvent faire la différence et donner une chance supplémentaire à votre manuscrit, et au moins lui permettre d’être lu.
3. Ne jamais se décourager J’aime à raconter l’histoire de mon premier roman de science-fiction, XYZ, publié en 1993. Je l’ai adressé à de très nombreux éditeurs. J’ai dû patienter entre deux et trois ans, avant que finalement le 22ème d’entre eux m’appelle un jour pour dire qu’il le prenait. Il est sorti chez Fleuve Noir Anticipation et dès sa sortie, pouvait être trouvé un peu partout en France (la distribution de cette édition était exemplaire et c’est un aspect qu’il faut prendre en compte pour un auteur).
L’erreur aurait consisté à abandonner en cours de route.
Bien souvent, lorsqu’un nouvel auteur me parle de son manuscrit, je lui dit :
Je leur ressers alors l’histoire de XYZ, publié par le 22ème éditeur et leur explique qu’il faut juste continuer à l’envoyer à d’autres éditeurs. Cela n’empêché pas de cibler.
Le premier livre que j’ai publié, « Ne quittez pas je vous passe mon répondeur » (co-écrit avec Camille Saféris et publié en 1986) était un livre d’humour (des satyres de messages pour répondeurs). Nous étions des blancs-becs dans le métier et avons agi un peu au hasard. Nous sommes d’abord allés à la Fnac pour voir qui éditait des livres d’humour. Par la suite, nous avons appelé lesdits éditeurs. La chance a voulu qu’à ce moment, on nous réponde systématiquement : « pas cette semaine, le directeur éditorial est au Salon du Livre ». Nous avons alors eu l’idée maîtresse : nous avons imprimé plusieurs copies de ce manuscrit et sommes partis avec, sillonnant le Salon du Livre à la recherche des éditeurs de livre d’humour. Nous avons alors – le sujet était très tendance pour l’époque- trouvé 3 éditeurs intéressés, le jour même.
Et bien, ce qu’il faut savoir, c’est que celui que nous avons alors choisi, Editions de l’Instant, nous a instamment demandé de bonifier ce qui avait été écrit et aussi d’écrire le double de ce que nous avions déjà écrit dans les 15 jours qui suivaient, en suivant une forme qu’il nous a donnée. Nous nous sommes alors enfermés dans un appartement afin de répondre à cette demande et avons immédiatement été soumis à cette règle de l’édition : écrire, c’est avant tout être disposé à réécrire, réécrire, réécrire !…
J’espère que ces données vous seront utiles.
Daniel Ichbiah
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